Le boom des devises éthiques et anticrise

Aubenas ne parle plus que de cela. Depuis le 21 janvier, ses habitants peuvent payer leurs achats... en "bogues", une monnaie créée de toutes pièces par une association locale. "Le taux de change est de 1 euro pour 1 bogue", explique Jo Martinez, le patron du bar Couleur café. Depuis quelques jours, l'établissement de ce quinquagénaire jovial tient lieu de comptoir d'échange : les habitants viennent y convertir leurs euros en bogues ou leurs bogues en euros. Leur nouvelle monnaie en poche, ils pourront acheter des fleurs, du pain, des légumes... Dans les allées du marché bio de la cité ardéchoise, c'est l'effervescence. Les premiers billets à l'emblème de la châtaigne changent de main dans la bonne humeur. "Pour le moment, 54 000 billets ont été imprimés. Et une cinquantaine de prestataires jouent le jeu", explique Bernard Bruyat, chercheur à l'Observatoire des pratiques de développement local et mondial, l'une des têtes pensantes du projet. Les Albenassiens ne sont pas les seuls à expérimenter une monnaie locale au nom pittoresque. L'abeille a cours à Villeneuve-sur-Lot, la commune à Roanne, et le sol-violette à Toulouse. En France, une trentaine de ces devises seraient en activité ou en gestation. Et, à l'étranger, elles prospèrent encore plus vite..

Dans le monde, 4 000 monnaies locales auraient cours à ce jour.

En Allemagne, le chiffre d'affaires réalisé en Chiemgauers a atteint 6 millions d'euros en 2011.

Aux Etats-Unis, au Massachusetts, 2,7 millions de billets BerkShares ont été mis en circulation depuis l'année 2006.

Plus de 4 000 monnaies alternatives circuleraient dans le monde aujourd'hui, selon le professeur d'économie Bernard Lietaer, auteur d'un ouvrage sur la question. Elles étaient moins d'une centaine au début des années 90. Ces monnaies complémentaires s'imposent en Allemagne, au Royaume-Uni, en Suisse, au Brésil, aux Etats-Unis... "Le désintérêt des hommes politiques pour ce phénomène mondial est tout simplement incompréhensible", déplore Bernard Bruyat.

Mais pourquoi des villes se convertissent-elles à ces nouveaux moyens de paiement et d'échange ? "La crise économique est passée par là. Elle a clairement donné un coup d'accélérateur", affirme Jean-François Noubel, cofondateur d'AOL France, aujourd'hui consultant et spécialiste des monnaies alternatives. Celles-ci offrent en effet aux citoyens un moyen concret de renforcer l'économie locale. Quand un usager dépense 100 euros dans une grande enseigne commerciale, 95 % de cette somme partent hors du territoire local, et une seule transaction est enregistrée. Les études montrent que la même somme en monnaie locale est utilisée cinq à six fois dans le réseau, favorisant ainsi les petites entreprises, les artisans et les commerçants locaux, explique Jean-Paul Pla, conseiller à l'économie sociale et solidaire de la ville de Toulouse. A Aubenas, c'est cet argument qui a séduit Jo Martinez. "Au fil des ans, j'ai vu les petits artisans mettre la clé sous la porte. Certains travaillent aujourd'hui à la chaîne dans les grandes surfaces. Avec la bogue, on ne retrouvera pas forcément l'ancienne ... Read more